Ma grand-mère portait Rive Gauche. Pas tous les jours – elle réservait ça aux sorties, aux occasions qui comptaient. Je revois encore ce flacon bleu cobalt sur sa coiffeuse, à côté des perles et des photos en noir et blanc. Quand elle partait, elle laissait derrière elle ce sillage vert-aldéhydé qui me fascinait sans que je comprenne pourquoi. J’avais huit ans et je trouvais ça trop fort, trop adulte, presque masculin.
Vingt ans plus tard, j’ai retrouvé Rive Gauche par hasard.
La redécouverte d’un bleu oublié
C’était dans une parfumerie vintage à Saint-Germain. Le quartier portait bien son nom ce jour-là – je flânais rive gauche, justement, sans but précis. Le flacon m’a sauté aux yeux. Cette couleur… impossible à confondre. J’ai vaporisé. Et là, tout est remonté d’un coup. Pas juste le souvenir de ma grand-mère. Quelque chose de plus vaste, de plus profond.
Paris. La liberté. Les années 70 que je n’ai pas connues mais que j’imagine parfaitement.
Rive Gauche sent la femme qui fume des Gauloises en terrasse, qui porte un pantalon alors que c’était encore transgressif, qui discute philo jusqu’à trois heures du matin. Le parfum porte cette audace-là. Franchement, on est loin des compositions mignonnes et consensuelles d’aujourd’hui.
Un vert métallique qui ne ressemble à rien
Dès les premières secondes, Rive Gauche claque. Les aldéhydes donnent ce côté presque métallique, cette brillance un peu froide qui surprend toujours. Puis arrive le géranium – pas le géranium rose bonbon des balcons, non. Un géranium vert, presque coupant, avec des facettes citronnées qui vibrent.
Le magnolia et la rose se cachent derrière, mais ils ne sont pas là pour faire joli. Ils apportent une certaine douceur (quand même) sans jamais tomber dans le piège du parfum “pour plaire”. La fiche complète détaille cette composition complexe qui reste d’une modernité troublante.
C’est difficile à décrire mais… il y a quelque chose de savonneux aussi. Pas au sens cheap du terme. Plutôt le savon de Marseille qu’on trouve dans les salles de bain chic, ce côté net et impeccable.
Porter Rive Gauche en 2024
Bon, soyons honnêtes. Ce n’est pas un parfum facile. Il ne va pas envelopper votre entourage dans un cocon gourmand rassurant. Il va plutôt créer une distance – chic, mais une distance quand même.
Je le porte les jours où j’ai besoin de me sentir droite dans mes bottes. Les matins de réunions importantes. Les soirs où je veux me rappeler qui je suis vraiment, sous les compromis et les sourires polis. Il me redonne une certaine verticalité.
Parfois, des gens me demandent ce que je porte. Les réactions sont tranchées : soit ils adorent (souvent les femmes d’un certain âge qui le reconnaissent immédiatement), soit ils trouvent ça “particulier” (traduction : pas pour eux). Personne ne reste indifférent.
Ce bleu devenu rare
Le flacon a changé au fil des reformulations. Celui que je possède date d’avant 2003 – encore avec cette couleur bleue profonde, presque électrique. Les versions récentes ont perdu de cette intensité chromatique. Dommage, parce que ce bleu faisait partie de l’identité du parfum.
La composition a évolué aussi (forcément). Les puristes disent que la version originale de 1971 était plus radicale, plus verte, plus audacieuse. Je n’ai jamais senti cette version-là. Celle que je connais me suffit amplement en termes de caractère.
D’ailleurs, découvrir Rive Gauche révèle aussi l’attachement particulier que certaines personnalités ont développé pour ce parfum fil des décennies.
L’héritage d’un parfum politique
Parce que oui, Rive Gauche était politique à sa façon. Yves Saint Laurent créait des vêtements qui libéraient les corps féminins – le smoking, le pantalon, le trench. Le parfum prolongeait cette révolution discrète.
Il s’appelait Rive Gauche en référence à la boutique de prêt-à-porter qu’YSL venait d’ouvrir. Mais aussi en clin d’œil à cette rive parisienne où bouillonnaient les idées, où se construisaient les contestations, où les femmes s’inventaient autrement.
Porter Rive Gauche aujourd’hui, c’est un peu revendiquer cet héritage. Dire qu’on n’a pas envie de sentir comme tout le monde. Qu’on préfère un parfum avec des angles plutôt qu’une composition lissée par les études marketing.
Les moments Rive Gauche
Je ne le porte jamais en été. Trop lourd, trop habillé pour la chaleur. C’est un parfum d’automne et d’hiver – manteau de laine, ville grise, trottoirs mouillés. Il a besoin de ce décor-là pour exister pleinement.
Un matin de novembre, je marchais le long de la Seine. Il faisait froid, ce froid sec qui rougit les joues. J’avais vaporisé Rive Gauche avant de sortir. À un moment, une bourrasque a rabattu mon écharpe et j’ai senti mon propre sillage. Cette bouffée m’a fait sourire – j’étais exactement où il fallait, quand il fallait.
Vous voyez le genre?
La confession d’une fidélité
Je ne suis pas monogame en parfumerie. J’aime explorer, tester, me laisser séduire par des nouveautés. Mais Rive Gauche revient toujours. Comme un point d’ancrage. Comme une évidence.
Parfois je me demande si c’est vraiment le parfum que j’aime, ou l’image que j’ai envie de renvoyer en le portant. Cette femme un peu sévère, un peu mystérieuse, qui lit Beauvoir dans les cafés. Probablement un mélange des deux.
Ce qui est sûr, c’est que Rive Gauche me transforme. Pas de façon spectaculaire – je ne deviens pas quelqu’un d’autre. Plutôt qu’il révèle une part de moi qui existe déjà, mais que j’oublie parfois sous les obligations quotidiennes. Cette part qui refuse de se fondre dans la masse.
Ma grand-mère ne portait pas Rive Gauche par hasard. Elle qui avait travaillé toute sa vie à une époque où beaucoup de femmes restaient au foyer, elle qui avait divorcé dans les années 60 (le scandale familial), elle avait choisi ce parfum-là. Pas N°5, pas L’Air du Temps. Rive Gauche.
Aujourd’hui je comprends mieux.
Est-ce que je le porterai encore dans dix ans? Probablement. Est-ce que ma fille le portera un jour, en pensant à moi comme je pense à ma grand-mère? Aucune idée. Peut-être qu’elle trouvera ça démodé, trop radical pour son époque à elle. Ou peut-être qu’elle redécouvrira ce bleu un jour de flânerie, et que tout recommencera.