Le Balenciaga Pour Homme de mon père

Il y a des parfums qui vous ramènent quinze ans en arrière d’un coup. Sans prévenir. Balenciaga Pour Homme fait partie de ceux-là pour moi.

Mon père le portait le dimanche. Jamais en semaine – trop précieux peut-être, ou alors c’était sa façon de marquer la différence entre les jours. Le flacon vert sombre trônait sur l’étagère de la salle de bain, à côté de son rasoir et de ces trucs d’homme que je n’avais pas le droit de toucher. Évidemment, je le faisais quand même.

Cette odeur de dimanche matin

L’odeur me saisissait toujours après sa douche. Quelque chose de boisé, presque sévère au début. Puis ça s’adoucissait. Du cèdre, du patchouli peut-être – j’étais trop jeune pour mettre des mots dessus à l’époque. Juste cette impression de solidité.

De costume aussi.

Mon père portait des costumes sombres même le dimanche. C’était son truc. Et ce parfum collait parfaitement à ces vestes bien coupées, à ces chemises blanches impeccables. Franchement, je ne l’imaginais pas avec autre chose. Lui et Balenciaga Pour Homme, c’était comme un vieux couple qui ne se pose plus de questions.

Le jour où j’ai compris

Des années plus tard, je suis tombée sur ce flacon chez un brocanteur. Mon cœur a fait un bond bizarre. Le vendeur m’a regardée bizarrement quand j’ai demandé à le sentir – un parfum homme, pour une jeune femme qui farfouillait plutôt du côté des flacons vintage féminins.

Mais bon.

J’ai dévissé le bouchon et là… tout est revenu. Les dimanches pluvieux, les trajets en voiture où il chantait faux, ses mains qui sentaient le tabac et le cèdre mélangés. Comment un simple parfum peut contenir autant de mémoire? C’est troublant quand on y pense.

La composition qui raconte une époque

Balenciaga Pour Homme date de 1990. Une époque où les parfums masculins assumaient leur virilité sans complexe. Pas de notes aquatiques fadasses, pas de ce minimalisme moderne qui sent le propre et rien d’autre.

Ici, on attaque directement avec des notes aromatiques. La lavande, le basilic – ça sent bon, presque méditerranéen au début. Puis le boisé prend le relais. Cèdre, vétiver, patchouli. Des matières nobles qui construisent quelque chose de durable.

C’est difficile à décrire mais… disons que ce n’est pas un parfum qui cherche à plaire à tout le monde. Il affirme un truc. Une masculinité posée, réfléchie. Pas celle qui gueule, celle qui n’a pas besoin de le faire.

Les notes qui restent

Ce qui m’a toujours fascinée (une fois que j’ai grandi et compris un peu mieux la parfumerie), c’est la tenue. Mon père se parfumait le matin et le soir, quand il rentrait du bureau, ça sentait encore. Pas fort – juste là, en fond.

Le sillage n’est pas énorme. C’est un parfum discret, finalement. Pour ceux qui savent consulter sa pyramide olfactive, on retrouve cette construction classique en trois temps : l’attaque aromatique, le cœur boisé, le fond ambré-musqué.

Classique, oui. Mais terriblement efficace.

Quand le flacon raconte autant que le jus

Le design du flacon me fait sourire maintenant. Cette bouteille vert bouteille, presque masculine de façon caricaturale avec ses angles nets. On est loin des flacons-œuvres d’art d’aujourd’hui. C’était simple, carré. À l’image du parfum.

Mon père n’était pas du genre à collectionner les fragrances. Il en avait trois, quatre maximum dans sa vie. Balenciaga Pour Homme occupait la place du dimanche et des occasions. Les mariages, les baptêmes, ces trucs où il fallait être présentable.

(Il disait toujours qu’un homme bien habillé portait trois choses : une montre, des chaussures cirées et un parfum discret.)

Ce parfum et les autres hommes

Je l’ai remarqué plusieurs fois depuis. Dans le métro, au bureau, dans des soirées. À chaque fois, ça me fait quelque chose. Un truc au ventre. Ces hommes n’ont rien à voir avec mon père – ils sont plus jeunes souvent, ou complètement différents physiquement.

Mais l’odeur crée une connexion bizarre. Un pont entre eux et ce souvenir. Pour en savoir plus sur ce parfum masculin, j’ai creusé un peu et j’ai découvert que beaucoup d’hommes le portent encore aujourd’hui. Pas les jeunes – plutôt la génération de mon père justement.

Ça me rassure quelque part. Comme si ce parfum refusait de mourir, de devenir obsolète.

Le jour où je l’ai acheté

Alors voilà, je l’ai finalement acheté. Pas pour moi – enfin si, mais pas pour le porter. Juste pour l’avoir. Le flacon est posé sur mon étagère maintenant, au milieu de mes parfums féminins. Ça fait tache un peu, avec son allure austère.

Parfois je le vaporise sur un mouchoir. Ou sur l’oreiller du côté où personne ne dort. Juste pour retrouver cette odeur de dimanche matin, de sécurité, de ces années où je croyais que mon père savait tout.

C’est con peut-être.

Les parfums et la mémoire

On sous-estime la puissance de l’odorat. La vue, l’ouïe, le toucher – tout ça peut être trompeur. Mais une odeur? Elle ne ment jamais. Elle vous ramène exactement là où vous étiez, avec qui, dans quel état d’esprit.

Balenciaga Pour Homme, c’est plus qu’un parfum pour moi. C’est un bout de mon enfance enfermé dans un flacon. Les dimanches qui n’en finissaient pas, les repas de famille interminables, cette période où tout semblait simple et solide.

Avant que je comprenne que rien n’est vraiment simple ni solide.

Et maintenant?

Mon père ne porte plus ce parfum. Il est passé à autre chose – quelque chose de plus léger, m’a-t-il dit. Ses goûts ont changé. Ou peut-être que c’est juste qu’on vieillit et qu’on cherche autre chose.

Mais moi, je garde ce flacon. Comme on garde une photo un peu jaunie, un pull trop grand, ces objets qui ne servent à rien sinon à nous rappeler qui on était.

Est-ce que je le recommanderais? Bonne question. Si vous cherchez un parfum masculin classique, boisé, qui assume une certaine idée de la virilité sans tomber dans le cliché… oui. Si vous avez connu les années 90 et que vous voulez retrouver cette odeur-là… absolument.

Mais attention. Ce n’est pas un parfum jeune. Pas moderne. Pas dans le coup. C’est un parfum d’homme qui sait où il va, qui ne cherche plus à séduire le monde entier. Juste à être là, présent, fiable.

Comme mon père les dimanches matin, finalement.

Est-ce qu’un parfum peut nous apprendre quelque chose sur nous-même? Sur ce qu’on cherche, sur ce qu’on a perdu? Je ne sais pas. Mais Balenciaga Pour Homme me pose cette question à chaque fois que j’ouvre ce flacon vert sombre.

Emma Jaubert

Passionnée de parfums, j'explore les fragrances avec émotion et sincérité. Chaque flacon raconte une histoire, et je suis là pour la partager avec vous.

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