Il y a des parfums qui racontent des histoires. Et puis il y a En Passant.
Celui-là, il ne raconte rien. Il murmure. Un truc léger, presque imperceptible. Comme ces moments de vie qu’on ne saisit qu’après coup, quand ils sont déjà partis. J’ai mis trois ans à comprendre ce que ce parfum essayait de me dire. Trois ans à le porter, à l’abandonner, à y revenir.
La première fois (et le malentendu)
Je cherchais un parfum floral. Quelque chose de printemps, de joyeux – vous voyez le genre? Les vendeuses me proposaient des roses, des pivoines crémeuses, des tubéreuses capitonnes. Puis une femme m’a tendu une mouillette.
“Celui-là, il faut l’apprivoiser.”
Franchement, j’ai cru à une formule marketing. Le genre de phrase qu’on sort quand un parfum ne sent pas grand-chose. J’ai vaporisé. Attendu. Re-vaporisé. Sur le moment, j’ai trouvé ça… transparent? Aqueux? Je ne savais pas trop comment l’expliquer. Il y avait du vert, du blanc, une texture presque humide. Pas vraiment mon truc, j’avais besoin de plus de presence.
Je suis partie avec un autre flacon ce jour-là. Un jasmin bien gras, bien présent. Qui ne laissait aucun doute sur ses intentions.
Le retour (deux printemps plus tard)
Mai. Jardin du Luxembourg. J’avais oublié cette sensation précise: passer devant un buisson de lilas en fleur. Cette bouffée qui vous prend par surprise, qui dure trois secondes, qui vous laisse avec un vague souvenir olfactif impossible à reconstituer.
C’est là que j’ai repensé à ce parfum.
En Passant. Même le nom disait tout. “En passant” – comme on cueille une impression, comme on frôle quelque chose sans s’y attarder. Je suis retournée à la boutique. J’ai redemandé la mouillette. Et cette fois, j’ai compris. Ce n’était pas un parfum faible. C’était un parfum juste. Terriblement juste.
Ce que j’ai senti (vraiment)
Du lilas blanc, d’abord. Pas le lilas sirupeux des bougies parfumées – le vrai. Celui qui sent l’eau, la sève, le pétale froissé entre les doigts. Olivia Giacobetti (la parfumeuse) a capturé quelque chose d’impossible: la fragilité. Cette note disparaît presque avant d’arriver, comme si elle refusait de s’installer.
Puis vient le concombre. Oui, du concombre. Aqueux, presque salé. Ça surprend. Mais ça ancre le lilas dans quelque chose de réel, de tactile. On n’est plus dans le joli bouquet – on est dans un jardin après la pluie, les mains pleines de terre et de tiges cassées.
Le musc blanc (presque invisible) tient tout ça ensemble. Discrètement. Sans jamais prendre le dessus. J’ai découvert qu’une célébrité en avait fait sa signature, ce qui m’a fait sourire – ce parfum a cette élégance discrète qui parle à ceux qui savent écouter.
Les moments où je le porte
Pas tous les jours. Jamais en hiver (ça ne marcherait pas). En Passant exige des conditions précises: un matin de printemps, une humeur contemplative, l’envie de passer inaperçue tout en laissant une trace subtile.
Je l’ai porté:
- Le jour où j’ai quitté un travail qui m’étouffait
- Aux obsèques de ma grand-mère (le seul parfum possible ce jour-là)
- Ce week-end en Normandie où il n’a fait que pleuvoir
- Chaque fois que j’ai besoin de me rappeler qu’on peut être présente sans être bruyante
Il ne dure pas longtemps sur ma peau. Trois heures, peut-être quatre. Mais je ne recharge jamais. Ce serait briser le contrat. En Passant n’est pas fait pour durer – il est fait pour passer. (C’est frustrant. C’est aussi toute sa beauté.)
Ce qu’on ne vous dit pas
Les gens ne le complimentent pas. Pas frontalement. Ils se rapprochent, fronçant légèrement les sourcils, cherchant d’où vient cette impression de fraîcheur. “Tu sens bon” arrive rarement. “Il y a du lilas quelque part?” – ça oui.
Ce parfum crée une aura, pas une signature. Une ambiance, pas une affirmation. Dans un monde où tout le monde veut se faire remarquer, porter En Passant devient presque un acte politique. Une manière de dire: je refuse le volume, je choisis la nuance.
Pour qui? (soyons honnêtes)
Pas pour tout le monde. Vraiment pas.
Si vous cherchez quelque chose qui tient toute la journée, passez votre chemin. Si vous voulez qu’on vous complimente à trois mètres, ce n’est pas le bon choix. Si les parfums “transparents” vous semblent une arnaque – je comprends, j’ai pensé pareil.
Mais si vous avez déjà ressenti ce truc étrange devant un buisson de lilas… Si vous aimez les haïkus, les aquarelles, les films de Ozu… Si vous préférez suggérer qu’affirmer… alors oui. Peut-être. Ce parfum pourrait vous bouleverser comme il m’a bouleversée.
Ma confession finale
J’ai acheté le flacon il y a un an. 50ml. Je l’utilise avec une parcimonie maladive – pas par économie, par respect. Comme si chaque vaporisation devait mériter le moment.
Certains jours, j’ouvre juste le flacon. Je respire. Je referme. Ça suffit. Le parfum fait son travail sans même toucher ma peau: il me recentre, me rappelle qu’il existe une beauté dans l’éphémère.
En Passant n’est pas mon parfum préféré. (J’en ai d’autres, plus démonstratifs, que je porte plus souvent.) Mais c’est celui qui me ressemble le plus. Cette version de moi qui n’a plus besoin de prouver quoi que ce soit. Qui accepte de disparaître. Qui trouve une force étrange dans la légèreté.
Frederic Malle a créé plusieurs parfums plus célèbres, plus vendus, plus “faciles”. Portrait of a Lady écrase tout sur son passage. Carnal Flower hurle sa présence. Mais En Passant? Il chuchote. Et dans ce chuchotement, il dit l’essentiel.
Je ne sais pas si vous l’aimerez. Honnêtement, je ne sais même pas si je l’aime vraiment moi-même – c’est plus compliqué que ça. C’est une relation, pas un coup de foudre. Une lente reconnaissance. Une patience récompensée.
Peut-être que vous passerez à côté. Comme j’ai failli le faire. Peut-être que dans trois ans, vous vous souviendrez de cette mouillette qui ne sentait “rien”. Et vous y retournerez. Et là, vous comprendrez.
Ou pas. Après tout, certains parfums ne sont pas faits pour être compris. Juste pour être traversés. En passant.