J’avais 19 ans quand j’ai rencontré Alien. C’était dans une parfumerie bondée, un samedi après-midi pluvieux. Je cherchais quelque chose sans savoir quoi. Ma mère voulait m’offrir un parfum pour mon anniversaire, et moi je voulais juste partir. Puis cette vendeuse a vaporisé ce liquide violet sur mon poignet.
Le choc.
Je ne savais pas qu’un parfum pouvait faire ça. Cette première bouffée m’a presque repoussée – trop intense, trop mystérieux, trop tout. Ma mère a froncé les sourcils. “C’est fort, non?” Elle préférait les choses douces, les floraux discrets. Moi aussi d’ailleurs, jusqu’à ce jour-là.
Cette étrangeté magnétique qui s’installe
Sur le chemin du retour, je n’arrêtais pas de sentir mon poignet. Le jasmin sambac dominait, mais pas comme dans les autres parfums. Celui-là avait quelque chose d’alien, justement. De pas tout à fait terrestre. Les notes boisées venaient par vagues, presque crémeuses, et cette chaleur ambrée qui montait progressivement…
Comment dire? C’était comme si le parfum me choisissait plutôt que l’inverse.
Ma mère ne l’a pas acheté ce jour-là. Trop cher, trop différent. J’ai économisé pendant deux mois pour me l’offrir moi-même. Mon premier vrai achat de parfum, celui que personne ne m’imposait. Le flacon violet en forme de pierre précieuse trônait sur ma commode comme un talisman.
Les métamorphoses d’une vie
Alien a traversé avec moi toutes mes transformations. Mes premières soirées étudiantes (deux vaporisations dans le cou, pas plus). Mon premier entretien d’embauche raté – je sentais encore le jasmin en pleurant dans le métro. Ma première vraie histoire d’amour aussi.
“C’est quoi ton parfum?” Il m’avait posé la question dans un bar bruyant, en se penchant tellement près que j’avais senti son souffle sur ma nuque. “Alien.” Il avait souri. “Ça te va bien.”
Les gens adorent ou détestent. Franchement, ça me va. Ce n’est pas un parfum pour plaire à tout le monde, et c’est justement ce qui me plaît. Quand quelqu’un me fait un compliment sur Alien, je sais que cette personne a compris quelque chose de moi sans que j’aie besoin de parler.
Cette signature qui devient une partie de soi
Avec le temps, j’ai appris ses secrets. Le jasmin explose les vingt premières minutes, presque entêtant. Puis arrive cette douceur boisée, le cashmeran qui enveloppe tout d’une chaleur presque solaire. Et l’ambre blanc qui persiste, qui persiste, qui persiste… Douze heures plus tard, il est encore là.
J’ai découvert qu’il fallait le porter avec parcimonie. Deux pulvérisations maximum, sinon il prend toute la place dans une pièce. Sur moi, il devient presque sucré après quelques heures – cette vanille discrète qui n’apparaît pas tout de suite mais qui finit par s’installer confortablement.
Pour ceux qui veulent consulter sa pyramide olfactive, vous verrez que la composition est étonnamment simple. Trois notes principales qui créent cette magie. Parfois, la simplicité cache une sophistication folle.
Les souvenirs attachés à une odeur
Mon flacon actuel est le cinquième. Ou le sixième? J’ai perdu le compte. Chacun correspond à une période de ma vie. Le premier, celui que j’avais acheté avec mes économies, je l’ai fini pendant ma première année de fac. Le deuxième m’a accompagnée lors de mon stage à Londres – je me souviens l’avoir vaporisé dans cette chambre minuscule en me demandant ce que je faisais de ma vie.
Le troisième… ah, celui-là. Il a survécu à ma rupture la plus douloureuse. Je l’ai presque jeté plusieurs fois parce qu’il me rappelait trop de choses. Mais je ne l’ai pas fait. Parce qu’Alien, c’était moi avant lui, pendant lui, et après lui.
Ce que les autres n’ont jamais compris
Mes amies me demandent souvent pourquoi je ne change pas plus souvent de parfum. Pourquoi toujours le même depuis des années? Elles alternent, expérimentent, suivent les tendances. Moi, je reviens toujours à cette pierre violette.
Bref. Je leur explique que ce n’est pas de la fidélité, c’est de la reconnaissance. Alien me reconnaît, je le reconnais. On a grandi ensemble (bon, lui n’a pas vraiment changé, mais vous voyez l’idée).
Cela dit, j’ai essayé de le tromper. J’ai testé d’autres orientaux, d’autres floraux boisés. Certains étaient magnifiques. Vraiment. Mais aucun n’avait ce côté magnétique, presque extraterrestre, qui fait qu’on se retourne sur votre passage sans comprendre pourquoi.
Porter Alien aujourd’hui
À 32 ans, je le porte différemment. Plus assumé, moins de doutes. Avant, je me demandais si ce n’était pas trop pour aller au bureau. Maintenant? Je m’en fiche complètement. C’est mon parfum, ma signature, mon armure invisible.
Les jours difficiles, je vaporise un peu plus. Les jours heureux aussi d’ailleurs. Il s’adapte à mon humeur, ou peut-être que c’est lui qui influence mon humeur – je ne sais pas trop comment l’expliquer.
Ma peau a changé aussi. Le parfum évolue différemment sur moi maintenant. Plus doux, moins agressif dans ses premières notes. Comme si nous avions appris à nous apprivoiser mutuellement au fil des années.
Ce que je n’avouerai jamais en public
Parfois, je vaporise Alien sur mon oreiller. Juste un petit nuage. Quand je me sens perdue, quand je ne dors pas bien, quand le monde devient trop bruyant. Cette odeur me ramène à qui je suis vraiment, sous toutes les couches que j’ai ajoutées pour survivre.
Entre nous… j’en mets même sur mes pulls d’hiver avant de les ranger. Pour qu’ils sentent comme moi quand je les ressors six mois plus tard. Ma grand-mère faisait ça avec son N°5, j’ai compris pourquoi.
La question que personne ne pose jamais
“Est-ce que je m’en lasserai un jour?” Voilà la vraie question. Honnêtement, je ne sais pas. Il y a des matins où j’ouvre mon flacon et je me demande si ce sera le dernier. Si je ne devrais pas tourner la page, essayer autre chose, devenir quelqu’un d’autre.
Puis je ferme les yeux, je respire cette première vague de jasmin et de bois, et je comprends que ce n’est pas encore le moment. Peut-être que ce ne sera jamais le moment.
Alien n’est pas qu’un parfum pour moi. C’est la preuve tangible que j’existe, que j’ai un avant et un après, que j’ai choisi quelque chose et que je m’y tiens. Dans un monde où tout change trop vite, où on nous demande de nous réinventer sans cesse, il y a quelque chose de rassurant à garder cette constante.
Vous me trouverez sentimentale? Probablement. Mais si vous avez déjà eu un parfum qui vous définit vraiment, vous comprendrez. Sinon… continuez à chercher. Ça vaut le coup d’attendre cette rencontre qui change tout.