Rome. Septembre 2019. Une boutique Via dei Condotti où je me suis réfugiée pour échapper à la chaleur. Je cherchais rien de particulier. Juste un instant de fraîcheur dans cette journée romaine qui collait à la peau.
Et puis cette vendeuse m’a tendu un buvard. “Valentina”, elle a dit avec cet accent italien qui chante. J’ai respiré. Fermé les yeux.
Je ne sais pas trop comment l’expliquer mais quelque chose s’est déchiré à l’intérieur. Pas une larme. Trois ou quatre.
Une truffe blanche qui ne ressemble à rien
La truffe blanche en ouverture – je sais, ça sonne bizarre dit comme ça. Qui met de la truffe dans un parfum féminin? Valentino, visiblement. Et franchement, ça fonctionne d’une manière que je n’aurais jamais imaginée.
C’est terreux sans être sale. Précieux sans être prétentieux. La fraise arrive juste après, mais pas la fraise bonbon des parfums pour ados. Non. Une fraise mûre, presque confite, qui se mélange au jasmin d’une façon… comment dire… presque charnelle.
Bref.
Ce n’est pas un parfum sage. Malgré son flacon dentelle blanc et son nom de jeune fille bien élevée, Valentina cache quelque chose de beaucoup plus trouble.
La transformation sur ma peau
Sur mon poignet droit ce jour-là (je teste toujours sur le droit en premier, allez savoir pourquoi), Valentina s’est mise à vivre sa vie. Les premières minutes: cette truffe étrange et addictive. Puis l’orange amère est arrivée – une note que je déteste d’habitude, qui me donne des migraines.
Mais là. Non.
L’orange se fondait dans le jasmin et la tubereuse avec une douceur presque irréelle. Comme si toutes ces notes avaient décidé de jouer ensemble au lieu de se battre pour le devant de la scène. La tubereuse surtout – cette fleur que je trouve souvent trop puissante, trop “regardez-moi” – se faisait toute douce, presque timide.
Au bout d’une heure, le cèdre et le pralin sont montés. Et la magie s’est vraiment opérée. Ce boisé sucré, légèrement vanillé mais jamais écœurant… Valentina devenait une seconde peau. Quelque chose d’intime.
Ce que personne ne dit sur Valentina
Les gens parlent toujours de son côté gourmand. Du pralin, de la douceur, du flacon romantique. D’accord. Mais ils oublient cette dimension terreuse, presque animale, que la truffe apporte dès le départ.
Valentina n’est pas qu’une gentille fille en robe blanche. Elle a de la terre sous les ongles. Elle a couru pieds nus dans un jardin italien avant de mettre ses talons pour le dîner.
C’est ce contraste qui me bouleverse à chaque fois.
Les moments où je le porte
Je ne mets pas Valentina tous les jours. Ce serait gâcher quelque chose. Je le garde pour ces moments où j’ai besoin de me sentir… entière. Vous voyez le genre?
Les dimanches d’hiver où je reste en pyjama à lire toute la journée. Les dîners avec cette amie qui me connaît depuis vingt ans et devant qui je n’ai plus besoin de jouer un rôle. Les soirs où je rentre tard et que la ville dort déjà.
Valentina me ramène toujours à cette boutique romaine. À cette version de moi qui pleurait sans trop savoir pourquoi. Peut-être parce que ce voyage marquait la fin d’une histoire. Ou le début d’une autre. Les deux, probablement.
Je l’ai aussi porté le jour de mes 35 ans. Seule chez moi, avec un gâteau au citron et une bouteille de prosecco. Pas triste. Juste… entre deux âges, entre deux vies. Valentina était parfait pour ça. Ni trop jeune, ni trop mature. Entre deux eaux.
Ce qu’il provoque chez les autres
Les compliments sont toujours étranges avec Valentina. Les gens ne disent pas “tu sens bon”. Ils se rapprochent, ils hésitent, ils demandent: “c’est quoi ce parfum?” avec une voix un peu différente.
Un homme dans le métro m’a un jour suivie sur trois stations pour me demander le nom. Je ne sais pas si c’était flippant ou flatteur. Les deux sans doute. Ma mère, qui déteste la plupart de mes parfums (trop forts, trop bizarres), a juste dit: “Ah. Celui-là, garde-le.”
C’est un parfum qui crée une bulle. Une intimité. Les gens veulent entrer dedans.
La bouteille qui raconte son histoire
Le flacon – parlons-en. Cette dentelle en relief, ce bouchon doré, ce verre qui semble fragile mais ne l’est pas vraiment. Certains trouvent ça trop “princesse”. Trop classique pour un parfum de 2011.
Moi, j’aime cette contradiction. Entre le flacon romantique et la truffe terreuse à l’intérieur. Entre l’apparence sage et le fond trouble. Valentino a compris quelque chose que beaucoup de maisons oublient: les femmes ne sont jamais qu’une seule chose.
Le mien est presque vide maintenant. Chaque pulvérisation me rapproche du moment où je devrai voir les prix pour le racheter. Et je le ferai. Sans hésiter.
Pourquoi ce parfum me hante encore
J’ai essayé de comprendre. Vraiment. Pourquoi celui-là et pas un autre? Pourquoi ces larmes dans cette boutique romaine? Pourquoi je ne m’en lasse pas après quatre ans?
Peut-être parce que Valentina me rappelle que la féminité n’est pas une ligne droite. Qu’on peut être douce et sauvage. Fragile et forte. Lumineuse et sombre.
Ou peut-être simplement parce qu’il me ramène à ce moment précis où ma vie basculait sans que je le sache encore. Les parfums font ça, non? Ils capturent des instants qu’on ne peut pas photographier.
Ce que je dirais à quelqu’un qui veut le découvrir
N’allez pas le sentir sur un buvard. Vraiment. Valentina a besoin de peau, de chaleur, de temps. Les premières secondes peuvent vous dérouter – cette truffe, cette étrangeté.
Laissez-lui une heure. Deux, même.
Portez-le un jour où vous n’attendez rien de particulier. Où vous n’avez pas besoin d’impressionner qui que ce soit. Valentina se révèle dans l’intimité, pas dans le bruit.
Et surtout: ne le portez pas si vous cherchez un parfum pour plaire. Valentina n’est pas là pour ça. Il est là pour vous rappeler qui vous êtes quand personne ne regarde.
Ma confession finale
Je n’ai jamais revu cette vendeuse romaine. Je ne sais même pas si la boutique existe encore – je n’ai jamais osé revérifier quand je suis retournée à Rome. Peur de casser quelque chose.
Mais chaque fois que je vaporise Valentina, elle est là. Avec son accent qui chante et son sourire complice. Comme si elle savait que ce simple geste allait changer quelque chose en moi.
Les gens me demandent souvent quel est mon parfum préféré. Je n’ai jamais de réponse claire. Mais si on me demandait quel parfum m’a le plus touchée… Ce serait celui-là. Sans hésitation.
Valentina n’est peut-être pas le plus original, le plus audacieux, le plus “moi” de ma collection. Mais c’est celui qui m’a fait comprendre que les parfums ne sont pas juste des odeurs. Ce sont des témoins. Des confidents.
Des morceaux de nous qu’on porte sur la peau.
Et vous, vous l’avez déjà senti? Est-ce qu’il vous a fait quelque chose, ou c’est juste moi qui suis trop sensible?