Je l’ai volé à ma mère un dimanche d’hiver. Pas vraiment volé, disons… emprunté sans retour prévu. Elle ne le portait plus depuis des années, ce flacon au capuchon lourd posé sur sa coiffeuse comme un vestige d’une autre vie. L’Instant de Guerlain. Même le nom me faisait rêver.
J’avais vingt-deux ans et je courais partout. Entre les cours, le travail, les soirées où il fallait absolument être vue. Vous voyez le genre? Cette frénésie permanente qui vous donne l’impression d’être vivante mais vous laisse complètement vide le soir venu.
Le dimanche où tout a ralenti
Ce jour-là, il neigeait. Pas cette neige de carte postale – plutôt une neige grise qui fond avant de toucher le sol. J’étais rentrée dormir chez mes parents. Au réveil, silence total. Pas de notifs urgentes, pas de plans. Juste moi dans la salle de bain, encore embrumée de sommeil.
J’ai pris le flacon. Un geste machinal, presque irrespectueux. La première vaporisation m’a saisie. Comment dire… ce n’était pas ce que j’attendais d’un Guerlain. Pas cette grande dame inaccessible, pas ce truc poussiéreux qu’on associe aux parfums de nos grand-mères.
Non. C’était doux mais pas mièvre. Chaud sans être étouffant. L’agrume du début (mandarine? citron? j’ai jamais réussi à trancher) venait se poser sur ma peau comme une caresse timide. Puis très vite, cette chaleur miellée est apparue. Pas le miel liquide qu’on verse sur les crêpes – plutôt celui qu’on trouve dans les vieux pots en verre, presque cristallisé.
Cette composition qui refuse de se laisser enfermer
Je ne sais pas trop comment l’expliquer, mais L’Instant refuse d’être simple. Il y a de la magnolia, je crois – cette fleur crémeuse qui pourrait virer gourmand mais reste mystérieusement sobre. Et puis cette poudre. Ah, cette poudre…
Entre nous, j’ai toujours eu du mal avec les parfums poudrés. Trop sages, trop lisses. Mais là, c’est différent. La poudre arrive en douceur, comme un voile qui adoucit sans effacer. Elle enveloppe le miel et l’agrume dans quelque chose de réconfortant. Presque maternel (et je déteste ce mot appliqué aux parfums, pourtant c’est le seul qui me vient).
Pour mieux comprendre l’analyse olfactive de cette composition, j’ai passé des heures à décortiquer chaque note. Franchement, ça ne m’a pas vraiment aidée. Certains parfums échappent aux descriptions techniques.
Cette texture presque tactile
Ce qui m’a frappée – et qui me frappe encore aujourd’hui – c’est la texture de L’Instant. Pas sa longueur tenue (correcte sans plus). Pas son sillage (plutôt intimiste). Non, vraiment sa texture sur la peau.
Il y a une rondeur. Une onctuosité qui me fait penser aux pulls en cachemire qu’on enfile après une douche chaude. Aux draps de lin lavés cent fois. À ces matières qui ont une mémoire, qui portent en elles tous les gestes doux qu’elles ont connus.
Le jasmin se glisse là-dedans avec une discrétion surprenante. Pour une fleur réputée capiteuse, il reste en retrait. Il apporte juste ce qu’il faut de féminité sans tomber dans le piège du parfum « pour plaire ». Bref.
Mes dimanches avec lui
Après ce premier dimanche, j’ai pris l’habitude de le porter les jours où je n’attendais rien. Pas de rendez-vous, pas de soirée, pas de nécessité de paraître. Les dimanches, donc.
L’Instant est devenu mon parfum des journées lentes. Celui que je mets pour lire au lit jusqu’à midi. Pour préparer un gâteau que personne ne mangera. Pour regarder la pluie sans culpabiliser de ne rien faire d’autre.
Il sent ces moments-là. Ces instants (oui, comme le nom) où le temps se détend. Où on respire autrement. J’ai essayé de le porter au quotidien – pour aller travailler, voir des amis. Ça ne marchait pas. Il se fermait, devenait presque terne. Comme s’il refusait la précipitation.
Ce que les gens n’en disent jamais
Dans les descriptions officielles, on parle de sensualité. De féminité. D’élégance intemporelle. Mouais. Tout ça est vrai, je suppose… mais ça passe à côté de l’essentiel.
L’Instant ne cherche pas à séduire. Il n’est pas là pour qu’on vous dise « tu sens bon ». Il est profondément égoïste – un parfum qu’on porte pour soi, pour se retrouver. Cette note de cèdre au fond (presque imperceptible mais bien là) lui donne une structure discrète. Une colonne vertébrale invisible.
Et puis il y a cette ambrée-vanillée qui apparaît après plusieurs heures. Pas la vanille pâtissière des gourmands modernes. Quelque chose de plus sec, presque fumé. Elle se mêle aux notes poudrées et crée cette impression étrange d’un parfum qui vous accompagne sans jamais vous envahir.
Pourquoi je le cache toujours
Mon flacon (j’ai fini par m’acheter le mien, maman a récupéré le sien) vit au fond d’un tiroir. Pas sur ma coiffeuse avec les autres. Je ne veux pas qu’il devienne banal, qu’il se confonde avec les parfums du quotidien.
C’est con, je sais. Mais chaque fois que j’hésite à le porter, je me demande si la journée mérite L’Instant. Si je mérite cette parenthèse. Cette pause dans l’agitation constante où même mes pensées ralentissent leur course folle.
Certaines personnes gardent une bouteille de vin précieuse pour « la bonne occasion ». Moi je garde L’Instant pour les jours où j’accepte enfin de ne pas être productif. De ne servir à rien d’autre qu’à être là, présente à moi-même.
Ce qu’il dit de nous
J’ai remarqué un truc bizarre. Les gens qui aiment L’Instant de Guerlain ne sont jamais pressés. Ils parlent lentement, réfléchissent avant de répondre, ne coupent pas la parole. Coïncidence? Peut-être.
Ou peut-être que ce parfum attire ceux qui ont compris que la vie ne se compte pas en to-do lists cochées. Qu’il existe une forme de luxe silencieux dans le fait de s’asseoir sans son téléphone. De regarder par la fenêtre. De ne rien attendre du jour qui vient.
La poudre d’iris (je crois que c’est ça) lui donne cette qualité presque nostalgique. Pas la nostalgie triste des choses perdues – plutôt celle, douce-amère, des bonheurs simples qu’on oublie de vivre. Un thé qui refroidit pendant qu’on rêvasse. Un livre qu’on repose pour suivre le fil de ses pensées. Ces instants minuscules qui composent une vie.
La confession finale
Bon, soyons honnêtes. L’Instant de Guerlain n’est pas parfait. Il manque de caractère pour certains, de modernité pour d’autres. Sa tenue pourrait être meilleure. Son sillage plus affirmé. Il ne fera jamais tourner les têtes dans la rue.
Mais ces dimanches où je le porte… ces dimanches-là valent tous les compliments du monde. Ces heures où je me reconnais, où je respire sans compter, où j’accepte d’être imparfaite et lente et rêveuse.
Parfois je me demande si ma mère ressentait la même chose. Si elle aussi portait ce parfum pour échapper à l’urgence permanente. Si ces années où le flacon dormait sur sa coiffeuse n’étaient pas simplement des années où elle avait oublié comment ralentir.
Je ne lui ai jamais demandé. Certaines questions méritent de rester en suspens, vous ne trouvez pas?