First de Van Cleef & Arpels : Le parfum de ma tante

Ma tante Madeleine portait toujours le même parfum. À huit ans, je ne connaissais pas son nom, mais je reconnaissais son odeur avant même qu’elle n’ouvre la porte. Ce mélange de fleurs blanches et de quelque chose d’autre – quelque chose de sophistiqué que mon nez d’enfant ne savait pas nommer.

La boîte oubliée dans un tiroir

Trente ans plus tard, en vidant l’appartement de ma grand-mère, j’ai trouvé un flacon presque plein. First de Van Cleef & Arpels. Le nom était gravé en lettres dorées sur le capuchon. J’ai vaporisé. Et là…

Tout est revenu d’un coup.

Les dimanches chez mamie, les nappes brodées, le gâteau au chocolat qui refroidissait sur le rebord de la fenêtre. Ma tante qui m’embrassait en laissant cette trace invisible mais si présente sur mon col. Je me suis assise par terre, le flacon à la main, et j’ai pleuré comme une idiote.

Un parfum de 1976 qui refuse de vieillir

First a été lancé il y a presque cinquante ans. C’était le premier parfum de Van Cleef & Arpels – d’où le nom, assez direct quand même. À l’époque, les maisons de joaillerie ne faisaient pas encore toutes des parfums. VCA a pris un risque. Ils voulaient quelque chose qui sente le luxe, la féminité assumée, pas la jeune fille sage.

Mission accomplie, franchement.

Ce que je sens (et ce que ça me fait)

La première seconde, c’est un bouquet de fleurs blanches qui explose. Pas délicat, pas timide. Ça sent la tubéreuse, le jasmin, la rose – mais tout est amplifié, presque crié. Certaines personnes trouvent ça too much. Moi, j’y vois une forme de courage. Porter First, c’est accepter d’être remarquée.

Puis vient cette note d’iris poudrée, presque talquée, qui adoucit l’ensemble sans jamais le domestiquer vraiment. C’est là que le parfum devient intéressant (enfin, pour moi). Cette poudre n’est pas celle des bébés ou des violettes de grand-mère. Elle a quelque chose de plus charnel, presque sensuel.

Le fond reste floral mais s’enrichit d’une chaleur ambree. Avec cette touche boisée qui fait que le parfum tient toute la journée – et même après, sur les pulls, dans les cheveux. First ne disparaît pas discrètement. Il s’installe.

Porter un parfum qui n’est plus à la mode

Voilà le truc : First n’est plus dans l’air du temps. Dans un monde où tout le monde cherche le prochain floral gourmand léger et « wearable », ce floral aldéhydé puissant fait figure de dinosaure. Tant mieux, quelque part.

J’ai commencé à le porter au bureau. Discrètement au début (deux pschitts maximum, promis). Les réactions ont été… variées. Une collègue m’a dit que ça sentait “sa mère”. Un autre m’a demandé le nom parce que “ça change des trucs sucrés qu’on sent partout”.

Pour découvrir First et comprendre son histoire, il faut accepter l’idée qu’un parfum n’a pas besoin d’être moderne pour être beau. Qu’un jus de 1976 peut encore dire quelque chose en 2024. Peut-être même dire des choses plus fortes que certaines sorties récentes qui se ressemblent toutes.

Les moments où je le porte (et ceux où je n’ose pas)

First n’est pas un parfum pour tous les jours. Pas pour moi en tout cas. Je le garde pour les moments où j’ai besoin de me sentir… comment dire… plus solide. Les réunions importantes. Les diners où je dois rencontrer des gens qui m’impressionnent. Les jours où je me sens petite et que j’ai besoin d’une armure invisible.

Par contre, impossible à porter l’été. Trop riche, trop présent. Sous la chaleur, ça devient écrasant. First est un parfum d’automne et d’hiver – manteaux en laine, lumière rasante de fin d’après-midi, chauffage qui ronronne.

Je ne le mets jamais pour aller à la salle de sport (logique) ni pour les brunchs du dimanche avec les copines. Il y a quelque chose de trop solennel dans First. C’est un parfum habillé, pas casual. Vous voyez le genre?

La composition décodée avec tendresse

Si vous voulez vraiment comprendre la structure de ce parfum et analyser les notes olfactives en détail, vous découvrirez que First joue sur un équilibre complexe entre fraîcheur verte (la jacinthe), opulence florale (rose, jasmin, tubéreuse, iris) et fond ambré-boisé.

Ce qui me fascine, c’est que malgré cette richesse, le parfum ne sent jamais le patchwork. Tout se tient. C’est cohérent, construit, presque architectural. On sent le travail du parfumeur Jean-Claude Ellena (oui, celui-là même qui a fait des merveilles chez Hermès plus tard).

Ce que First dit de celle qui le porte

Bon, soyons honnêtes : porter First aujourd’hui, c’est faire un choix. Un vrai. C’est dire non aux codes actuels, aux parfums consensuels qu’on peut porter au bureau sans que personne ne bronche.

C’est aussi accepter d’être associée à une certaine idée de la féminité. Pas celle de la girl next door en jean et sneakers. Plutôt celle de la femme en tailleur qui sait ce qu’elle veut et n’a pas peur de le montrer. Ça peut sembler daté? Peut-être. Ou peut-être que cette façon d’assumer sa présence mérite d’être redécouverte.

Parfois, je me demande ce que ma tante Madeleine aurait pensé de me voir porter son parfum. Elle qui était prof de lettres, célibataire par choix, libre dans un monde qui ne l’était pas encore vraiment pour les femmes. First lui allait comme un gant. À moi, il me va… différemment. Comme un héritage qu’on réinterprète.

Le flacon que je garde sur ma commode

Le flacon de First n’a rien de révolutionnaire. Verre transparent, forme classique, capuchon doré strié. C’est sobre, presque sévère. Aucune fantaisie. Mais cette sobriété lui donne une élégance intemporelle – le contraire de ces flacons Instagram-friendly qui vieilliront mal.

Sur ma commode, au milieu de mes autres parfums (des trucs plus jeunes, plus faciles), il se distingue par son sérieux. Quand je le vois le matin, je sais déjà si c’est un jour First ou pas. Généralement, non. Mais les jours où c’est oui…

Pourquoi je continue de le porter (malgré tout)

First n’est pas un parfum facile à aimer. Il ne cherche pas à plaire à tout le monde. Il ne joue pas la carte de la séduction immédiate. C’est un parfum qui demande du temps, de la maturité peut-être, et surtout l’envie d’affirmer quelque chose.

Je ne le porterai jamais avec la même insouciance que ma tante. Pour elle, c’était juste son parfum. Pour moi, c’est un acte de mémoire, un lien avec une époque où les femmes portaient des parfums de femmes – pas de jeunes filles éternelles.

Et puis il y a cette question qui me hante : dans trente ans, est-ce que quelqu’un trouvera mon flacon de First et se souviendra de moi?

Emma Jaubert

Passionnée de parfums, j'explore les fragrances avec émotion et sincérité. Chaque flacon raconte une histoire, et je suis là pour la partager avec vous.

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